Partie 1 - La théorie : réfléchir à la santé

Chapitre 4 : Les concepts de base de la prévention, de la surveillance et de la promotion de la santé

La mise en œuvre de la prévention, de la protection de la santé et de la promotion de la santé

La prestation des programmes préventifs se fait par l'entremise de nombreux services de santé publique, de cliniciens individuels (souvent des omnipraticiens, des infirmières et des infirmières praticiennes) ou d'organismes communautaires (y compris des groupes de bénévoles, comme les étudiants contre l’alcool au volant, ou des groupes sans but lucratif). Le programme idéal a recours aux efforts coordonnés de divers organismes; au Canada, les exemples de bons programmes sont nombreux, mais leur coordination a tendance à se faire en vase clos par des agences qui en sont seules responsables, ce qui laisse des lacunes et crée des chevauchements entre les programmes. La difficulté est aussi d’adapter les programmes à la situation locale, car il n’existe pas de solution universelle. On doit considérer les données démographiques et la situation sur le terrain; nous aborderons ce thème dans la section traitant de la planification des programmes au douzième chapitre.

La protection de la santé

Par protection de la santé, on entend la vaste gamme d'activités menées par les services de santé publique et par certains organismes gouvernementaux, comme l'Agence de la santé publique du Canada (ASPC). La protection de la santé englobe la prévention primordiale et primaire. « La protection comprend la salubrité des réserves d'aliments et d'eau, les conseils aux organismes nationaux de réglementation des aliments et des drogues, la protection de la population contre les menaces de l'environnement et un cadre de réglementation pour le contrôle des maladies infectieuses. Assurer la manipulation adéquate des aliments dans les restaurants et adopter des règlements sur l'interdiction de fumer sont des exemples de mesures de protection de la santé.6 » La protection de la santé publique veille également à réduire les menaces environnementales à la santé de population, comme les agents biologiques, chimiques ou physiques qui peuvent causer une épidémie s’ils ne sont pas maîtrisés. Les services de santé publique sont souvent tenus légalement de composer avec des menaces bien définies, que l'on peut détecter grâce à des systèmes de surveillance (voir SurveillanceSurveillancethe on-going, systematic collection and analysis of population-level health information, in order to guide the design of public health and preventive interventions. Surveillance may include long-term, passive monitoring of general health trends, and active, short-term checking for emergent diseases or outbreaks. dans le glossaire), comme on le verra au septième chapitre.

L'approche de protection de la santé varie en fonction du type de risque biologique, chimique ou physique dont il est question. Par exemple, les risques biologiques liés à certaines maladies transmissibles, comme ceux associés à la contamination de l'eau ou des aliments, seront gérés par des inspecteurs fédéraux, provinciaux et locaux. Les risques chimiques, comme ceux de la fumée secondaire du tabac, relèvent de lois et de règlements; pour les écarter, on impose des amendes. Appliquée aux corps dans la rivière, une approche traditionnelle de protection de la santé publique ou de réduction des risques pourrait comprendre l'installation de filets de protection autour du pont. Même si ces filets n'empêchent pas une personne vraiment déterminée de se suicider, ils peuvent réduire les suicides impulsifs et rappellent aux passants que des personnes se sont suicidées à cet endroit. Leur visibilité peut être une aide indirecte, car elle augmente la vigilance du public et encourage les gens à prendre les signes précurseurs du suicide au sérieux.

La promotion de la santé

Alors que la protection de la santé vise à éliminer les influences négatives sur la santé, la promotion de la santé vise à améliorer la santé en développant une politique publique saine, des milieux sains et la résilience personnelle. Cela se rattache à une philosophie de soutien de l’autonomie individuelle et communautaire face à la santé. Lancée dans les années 1970 et 1980, la promotion de la santé s’inscrivait dans la continuité de l'éducation à la santé, que l’on commençait à juger insuffisante en soi. Les objectifs de la promotion de la santé englobent ceux de la prévention des maladies, mais ils vont plus loin. « La promotion de la santé comprend le renforcement des compétences des personnes en vue d'encourager les comportements sains. Elle comprend aussi la création de milieux sociaux et physiques sains à l'appui de ces comportements.7 » Il s’agit de « toute combinaison d'éducation à la santé et (des) interventions organisationnelles, économiques et politiques connexes conçues pour favoriser les changements comportementaux et environnementaux propices à la santé.8 »

Un programme de promotion de la santé peut comprendre une mesure précise comme l'arrêt du tabac, mais l'aborde généralement dans le cadre d'un ensemble plus général d'interventions interdépendantes comprenant des modifications au milieu et au mode de vie qui appuient le non-usage du tabac. En améliorant les milieux favorables et en favorisant des comportements sains par une approche de promotion de la santé, on contribue à la prévention primaire des maladies, mais cette approche doit également avoir un effet bénéfique plus large pour encourager les gens à assumer la responsabilité de leur santé. Cette idée touche aux préoccupations quant à l'érosion de la responsabilité individuelle à l’égard de la santé : comme on l’a vu au premier chapitre (voir Pour les mordus), dès lors qu’un traitement existe, les gens ont tendance à en dépendre plutôt que de se fier à leurs propres ressources. Si l'on applique cette idée aux corps dans la rivière, une approche de promotion de la santé pourrait d'abord découvrir la raison pour laquelle les gens se jettent dans la rivière, puis tenter de la corriger. On créerait par exemple des programmes pour aider les gens à composer avec le stress dans leur vie, en organisant des groupes d’entraide et en veillant à améliorer les conditions de vie, et ainsi de suite.

La promotion de la santé reconnaît qu'il est invraisemblable que les comportements liés à la santé changent de manière permanente à moins que les facteurs environnementaux qui les sous-tendent ne changent aussi. Elle adopte donc une approche écologique de mobilisation de la communauté et de modification du milieu, en plus de chercher à changer les comportements individuels. Une approche écologique commence souvent par une évaluation des besoins communautaires. Comme l'indiquent les modèles de changement de comportement décrits dans le deuxième chapitre, il est rare que les gens modifient l’un de leurs comportements, sauf s’ils considèrent qu’ils n’ont plus le choix. Il en va de même pour une communauté, où il existe un ensemble de priorités plus ou moins bien définies pouvant appuyer ou inhiber les efforts de promotion de la santé. C'est pourquoi l’évaluation des besoins de la communauté est souvent la première étape d'une campagne locale de promotion de la santé : quelles sont les priorités de cette communauté? Est-ce qu’elles correspondent aux objectifs de l'équipe de promotion de la santé? Pour répondre à ces questions, on recueillera des données sur les problèmes sociosanitaires vécus par les personnes, les familles et l'ensemble de la communauté, généralement à l'aide d'une combinaison de sondages et d'entrevues auprès d’éclaireurs de l'opinion locale. Les centres de santé communautaires appliquent souvent une approche fondée sur les besoins lorsqu’ils planifient leurs programmes de promotion de la santé; ces centres invitent habituellement des représentants communautaires à siéger à leur conseil d'administration et planifient les programmes en fonction de la rétroaction de la communauté. L'implication des membres de la communauté dans le processus de planification offre non seulement de meilleures chances que le programme tienne compte des besoins locaux, mais il favorise l’appui et la participation de la communauté au programme. La conception du programme proprement dite peut se faire à la suite d'une conférence de cas rassemblant des experts dans les spécialités pertinentes, qui proposent des approches reflétant la situation locale.

Les principes qui sous-tendent la conception des stratégies de promotion de la santé sont décrits dans la Charte d'Ottawa pour la promotion de la santé.

La philosophie de la p…
X

La philosophie de la promotion de la santé

La promotion de la santé reflète un ensemble caractéristique de valeurs libérales, comme l'autoresponsabilité pour la santé, qui sous-tend largement la pensée de l'OMS : « La promotion de la santé est le processus qui confère aux populations les moyens d’assurer un plus grand contrôle sur leur propre santé, et d’améliorer celle-ci. » Cette définition provient de la conception de la santé de l'OMS (voir Santé dans le glossaire) décrite dans le premier chapitre : « La mesure dans laquelle un groupe ou un individu peut, d'une part, réaliser ses ambitions et satisfaire ses besoins et, d'autre part, évoluer avec le milieu ou s'adapter à celui-ci.8 » En plus de l'autoresponsabilité, de nombreux facteurs « en amont » font partie des valeurs fondamentales de la promotion de la santé :

  • la promotion de l'équité et de la justice sociale;
  • l'application d'une définition holistique de la santé;
  • la considération de tout l’éventail des déterminants de la santé;
  • la reconnaissance des influences environnementales sur la santé;
  • la responsabilisation des personnes et le renforcement des capacités individuelles et collectives;
  • le désir d'accroître la participation sociale des personnes;
  • la promotion d'une collaboration interagence.

La Charte d'Ottawa pour la promotion de la santé

Dans le premier chapitre, on explique comment le concept de la prévention a évolué lorsque les maladies liées aux modes de vie se sont répandues dans les années 1950 et 1960. L'éducation à la santé a d'abord été considérée comme une approche clé pour modifier les comportements liés à la santé, mais on a ensuite reconnu qu’à elle seule, elle n'était pas suffisante, ce qui a donné lieu à un élargissement du domaine de la promotion de la santé. En 1986, Ottawa a été l'hôte d'une conférence internationale financée par l'OMS visant à établir les principes de base de la conception des programmes de promotion de la santé.8 La Charte issue de cette conférence propose un plan d'action ayant pour thème « la santé pour tous d’ici à l'an 2000 ». Elle énonce une gamme d'approches en amont et en aval dont on trouvera un aperçu dans l’encadré ci-dessous.

La Charte d'Ottawa pou…
X

La Charte d'Ottawa pour la promotion de la santé

La Charte d'Ottawa et le manifeste « Santé pour tous d'ici l'an 2000 » comprennent les stratégies suivantes :

  • Établir une politique publique saine. L'objectif est de mettre la santé au programme de tous les décideurs afin qu'ils considèrent les répercussions liées à la santé dans leurs décisions. Une politique publique saine est une politique qui n'a pas d'effet négatif sur la santé en tentant d'atteindre un autre objectif.
  • Créer des milieux favorables. L'accent mis sur le milieu reflète une sensibilisation quant à l'impact des environnements naturels, bâtis et sociaux sur la santé et propose une approche socioécologique à la santé.
  • Renforcer l'action communautaire. La promotion de la santé exige une responsabilisation et un engagement de la part de la communauté dans la détermination des priorités, et la planification et la mise en œuvre de stratégies visant une meilleure santé.
  • Développer les aptitudes personnelles. La promotion de la santé appuie le développement personnel et social en fournissant de l'information et en améliorant les aptitudes à la vie quotidienne.
  • Réorienter les services de santé. La promotion de la santé préconise une répartition plus égale entre le traitement et la prévention des maladies dans l’attribution des ressources en santé. Essentiellement, les services de santé doivent être élargis pour comprendre les quatre stratégies ci-dessus, en plus des soins médicaux classiques. La responsabilité quant aux services de promotion de la santé doit être partagée entre les personnes, les groupes communautaires, les professionnels de la santé, les services de santé et les gouvernements.

La Charte définit également sept conditions préalables à la santé : la paix, un abri, de l’instruction, de la nourriture, un revenu, un écosystème stable et des ressources durables. Ces conditions préalables sont étroitement liées aux déterminants macrosociaux de la santé et sont essentielles pour comprendre pourquoi nous n'avons pas réussi à atteindre la « Santé pour tous d'ici l'an 2000 », même dix ans plus tard.9,10 Points de discussion : dans quelle mesure le monde a-t-il échoué à cet égard, et pourquoi? Comment un médecin peut-il influencer ces facteurs dans sa pratique?

Une application de la Cha…
X

Une application de la Charte d'Ottawa

Un programme de santé publique de Glasgow, en Écosse, a appliqué la Charte d'Ottawa dans le cadre d'une expérience visant à améliorer la santé dentaire des enfants de cinq ans vivant dans des quartiers défavorisés.11 La santé buccodentaire des enfants de Glasgow comptait en effet parmi les plus mauvaises d’Europe de l'Ouest.

Ce programme de prévention des caries « dès la naissance » a abordé les déterminants précoces de la carie dentaire liés au mode de vie. Les interventions ont été menées par des équipes de santé buccodentaire dans les 15 régions administratives de soins de santé du pays.

Voici des exemples des activités entreprises :

Établir une politique publique saine : éducation du personnel des jardins d’enfants; mise en œuvre de politiques de collations saines au jardin d’enfants; subventions à l’achat d'ustensiles et de mélangeurs pour aliments; dons de pâte dentifrice au fluor.

Créer des milieux favorables : organisation d'activités communautaires pour promouvoir la santé buccodentaire; changements apportés dans les jardins d’enfants; consultations communautaires offertes; cours de cuisson offerts.

Développer les aptitudes personnelles : adaptation en style clair et simple de la documentation disponible; formation aux techniques de brossage des dents; livres de chansons sur la santé dentaire.

Renforcer l'action communautaire : on a beaucoup insisté sur la mobilisation communautaire, y compris en créant des réseaux de militants bénévoles pour faire de l’action sociale, en aidant des groupes communautaires à trouver des moyens de promouvoir des activités et des comportements anticaries, et en formant des formateurs.

Réorienter les services de santé : les équipes d'intervention en santé buccodentaire ont fait la promotion de sessions de santé buccodentaire périnatale dans les cabinets de médecins; et l’on a créé des programmes de registres dentaires.

Le programme comprenait également une composante évaluative, laquelle fera l'objet du septième chapitre.


Page précédente | Page suivante